Les familles fragilisées
Imprimer
Mardi, 06 Juin 2006
Le livre blanc Etats généraux de la Fnars L'exclusion n'est pas une fatalité ! Document soumis à consultation - juin 2006

Constat général

Un million d’enfants vivent aujourd’hui dans la pauvreté, selon les chiffres de l’Insee (deux millions si l’on s’en tient aux critères européens). Des enfants qui vivent dans l’inquiétude du lendemain, qui ne sont pas sûrs de rester dans leur maison, qui ne sont même pas certains de pouvoir manger à leur faim, qui sentent le regard des autres sur leur différence et l’anxiété des parents pour la famille. A l’âge des rêves et des jeux, ces enfants sont précipités précocement dans les difficultés de la vie et sont privés d'enfance.

 

En cause, bien sûr, l’insécurité sociale, le chômage et l’emploi précaire des parents, les filets de sécurité insuffisants, les difficultés pour trouver et conserver un logement,  et les ruptures au sein de la famille.

La législation familiale a évolué depuis plusieurs années dans le sens d’une plus grande prise en compte de la réalité des familles et des mutations sociologiques (inscription de la médiation familiale dans le code civil, reconnaissance de l’autorité familiale conjointe, nouvelles modalités de divorce, etc.). C’est une évolution positive, même si les pratiques sociales sont parfois en retard.

L’expérience de la Fnars

Des familles plus nombreuses dans nos structures d’accueil

Depuis plusieurs années, la Fnars note une augmentation de la demande d'aide des familles : phénomènes croissants de paupérisation, augmentation des demandes provoquées par des ruptures familiales et inter-générationnelles, des demandes de femmes avec enfants, de couples avec enfants, rajeunissement des demandeurs, manque de logements, de places d’hébergement, de travail, conséquence de la vie dans la précarité... Les difficultés, voire l’impossibilité d’accéder à un logement, restent le principal obstacle à la stabilité familiale (voir chapitre La crise du logement et de l'hébergement).

Des enfants vivent dans des centres d’hébergement qui n’ont pas été conçus pour eux

Une enquête auprès des centres adhérents à la Fnars a mis en lumière la présence massive d’enfants. A la fin du printemps 2005, on a dénombré près de 14 000 mineurs dans nos lieux d’hébergement, ce qui représente un tiers des places disponibles dans ces centres. 8 400 étaient avec leur mère seule, 5 200 avec un couple d’adultes, et 250 avec leur père seul.

Des établissements qui, dans leur grande majorité, ont été conçus pour des adultes et essentiellement des hommes seuls, ne permettent pas toujours d'offrir un accueil adapté à l'enfance.

L’hébergement d’urgence disloque les familles

Les parcours de l’urgence se révèlent désastreux pour de nombreuses familles, qui tournent de centres d’urgence en hôtel et en CHRS pour revenir dans un centre d’urgence, sans jamais pouvoir se poser et trouver de réponses adaptées.

Pour ce qui concerne particulièrement les familles étrangères,  demandeuses d’asile ou déboutées, elles sont placées délibérément en chambre d’hôtel. Il ne s’agit plus seulement d’une insuffisance de places d’hébergement ou de logements, mais bien d’une stratégie déterminée pour éviter de proposer un logement durable et décourager  ainsi l’immigration.

La famille, lieu d’épanouissement ou lieu de danger

Les familles fragilisées ne sont pas pour autant des familles fragiles. Mais notre expérience nous amène à un constat complexe. La famille peut être pour ses membres le lieu de l'épanouissement, de la socialisation, de la solidarité première. Mais elle peut être aussi le lieu de dangers, de violences physiques et mentales, de désespérances. Nombre de ceux que nous accueillons ont reçu cette souffrance en héritage et continuent d’en être marqués profondément à l’âge adulte.

La difficile reconnaissance du rôle du père

Adultes isolés accueillis en CHRS, les hommes sont "identifiés" comme "RMistes" ou travailleurs pauvres, plus rarement comme père. La question de la paternité n’est parfois même pas évoquée. Bien souvent, ces hommes n’en parleront pas eux-mêmes, ayant intégré ce déni de leur paternité. Ils ne voient d’ailleurs pas comment l’exercer alors qu’ils vivent eux-mêmes dans un centre d’hébergement, encore moins s’ils partagent leur chambre avec d’autres hommes. Comment recevoir ses enfants ? Où les faire dormir ?  Même lorsque leurs droits de rencontre sont reconnus, les pères se retrouvent dehors avec leurs enfants et finissent souvent par renoncer à leurs droits.

Pistes d'orientations

L’enfant est le pivot de la famille

C’est lui qui la constitue. On ne parle pas de famille mais de couple lorsqu’il n’y a pas d’enfant. C’est bien la filiation qui fait la famille. En ce sens, il est essentiel que les deux lignées, celle de la mère et celle du père, soient reconnues, que l’enfant ait conscience de cette double filiation. Cela vaut dans tous les cas, que l’un ou l’autre parent soit physiquement présent, qu’il soit éloigné ou inconnu.

Si la maternité est facilement reconnue, le rôle du père est souvent oublié lorsque la famille est séparée. Pourtant, la reconnaissance de leur statut de pères permet à ces hommes de restaurer leur propre image, de retrouver une utilité sociale et parfois de réapprendre leur métier de parent. A condition de pouvoir tenir ce rôle.

Une politique familiale tournée prioritairement vers les plus démunis

Il existe une contradiction entre une politique familiale qui vise à aider toutes les familles quel que soit le niveau de leurs ressources et une politique de lutte contre l’exclusion qui a pour objectif d’aider les familles les plus pauvres. Les prestations familiales doivent être réorientées vers les familles à bas revenus.

 La politique familiale doit prévenir les fragilités et créer un maximum de stabilité pour les adultes et les enfants, en garantissant des ressources et des conditions de vie suffisantes, en facilitant l’accès aux droits, en rendant effectif le maintien du lien familial.

Stabiliser les ressources des familles

La stabilité des ressources conditionne la stabilité de la vie de famille. L’interruption brutale des allocations ou des aides a des effets dévastateurs. L'annualisation et le lissage des effets de seuil sont donc nécessaires. L'accès aux prestations doit se faire en appliquant le principe du droit supposé et du contrôle à posteriori.

Par ailleurs, la Fnars plaide pour une réforme du système de minima sociaux qui permette d’assurer à chaque famille un niveau de ressources supérieur au seuil de pauvreté. Le cumul  temporaire d’un minimum social avec un revenu d’activité est une mesure pouvant favoriser la reprise d’emploi - y compris lorsque les horaires sont décalés.

Enfin, la Fnars demande qu’un effort national soit entrepris en faveur des modes de garde, afin de permettre aux femmes avec enfants de reprendre un emploi.

Assurer le maintien du lien parental

La Fnars est hostile aux discours et aux pratiques qui stigmatisent les "mauvais parents". Elle souhaite que les parents en difficulté trouvent des lieux d’écoute et d’aide à l’exercice de leur fonction parentale. Dans les cas les plus graves, la médiation familiale, inscrite dans le Code civil depuis 2002, permet d’éviter ou du moins d’accompagner les conséquences les plus douloureuses des ruptures.

Nous réaffirmons notre attachement au principe de non-séparation des familles et au développement de formules souples prenant en compte l’intérêt premier de l’enfant. Il importe enfin de rendre effectif le lien parental en cas de séparation, en assurant des moments de rencontre parents-enfants, y compris dans les prisons.

Pistes de propositions

1- Réformer les systèmes de solidarité à l’égard de familles

La Fnars souhaite qu’une réforme globale soit conduite, qu’elle ne se limite pas aux seules allocations familiales, mais qu’elle intègre aussi les aides fiscales et les aides au logement.

Par ailleurs, la Fnars demande que les politiques publiques en matière d’emploi et de logement (voir les propositions dans les chapitres Emploi et Logement) contribuent à sécuriser les familles.

2 - Maintenir le lien parental et accompagner la parentalité

Lorsqu’il est nécessaire de soustraire l’enfant à sa famille, il peut s’agir d’une nécessité ponctuelle, visant à protéger l’enfant d’une crise aiguë au sein de la cellule familiale. La Fnars est favorable à la mise en oeuvre d’accueils séquentiels qui évitent la séparation longue avec la famille. Des expériences positives existent.

3 - Prendre le temps de réformer la protection de l’enfance

Parce qu’elle accueille 15 000 enfants dans ses centres, la Fnars souhaite contribuer à la préparation de la réforme de la protection de l’enfance. Elle souhaite que soit pris le temps de la réflexion et s’inquiète devant la multiplication des textes en préparation, concernant l’enfance et la jeunesse, dont certains semblent d’ailleurs totalement contradictoires (le projet de réforme de la protection de l’enfance apparaît notamment  incompatible avec celui concernant la prévention de la délinquance).

 Elle plaide pour une politique de prévention des ruptures familiales, par le renforcement des partenariats entre professionnels accompagnant les familles et ceux qui suivent les enfants. Ces partenariats sont, de son point de vue, trop peu développés au regard des besoins.

Livre blanc - Les familles fragilisées (128 Ko)